Ben U Sen : l’âme kurde d’un quartier de Diyarbakir

Un quartier né de l’exil et de la résistance

Le quartier de Ben U Sen, situé dans le centre de Diyarbakir, incarne l’âme même du Kurdistan urbain. À la fois terre d’accueil et lieu de résistance, Ben U Sen est un symbole vivant de la résilience kurde face à des décennies de guerre, de répression et de déplacements forcés. Ce quartier, qui abrite aujourd’hui près de 18 000 habitants, est né au début des années 1990, lorsque les villages kurdes des environs furent rasés par l’armée turque dans le cadre de la guerre contre le PKK. Des milliers de Kurdes ont été contraints à l’exil, cherchant refuge dans des quartiers comme Ben U Sen, construits sur des terrains vaguement aménagés, dans des conditions de pauvreté extrême.

Ce bidonville, fait de maisons précaires et de rues étroites, a longtemps été perçu comme un symbole de l’injustice sociale et de l’exclusion des Kurdes par le pouvoir turc. Pourtant, derrière cette image de misère, Ben U Sen incarne aussi une histoire de solidarité, de résistance collective et de création communautaire. Le quartier est un refuge pour ceux qui, malgré la répression, refusent de se laisser écraser par l’histoire. En dépit de la pauvreté, de l’insécurité et des violences, Ben U Sen a su se construire autour de valeurs profondes de solidarité et de résilience.

L’origine de Ben U Sen : un exil forcé mais une solidarité intacte

Le nom de Ben U Sen (« toi et moi » en kurde) est déjà un message en soi. Ce nom symbolise l’unité et la solidarité entre les habitants, qui ont vécu le même exil forcé et partagé les mêmes luttes. Lorsque l’armée turque a démoli les villages kurdes dans les années 1990, des milliers de familles ont été déplacées, souvent sans rien, et envoyées dans des zones urbaines dévastées. À Diyarbakir, ce fût le cas pour beaucoup, et c’est dans ce contexte qu’a émergé Ben U Sen, un quartier qui rassemble des migrants internes issus de différentes régions du Kurdistan turc.

Le quartier est né d’une situation de précarité extrême, mais ce n’est pas la pauvreté qui définit aujourd’hui Ben U Sen, mais plutôt l’esprit de résistance et de communauté. Les premières familles kurdes arrivées dans ce quartier ont dû s’adapter à un environnement hostile, sans infrastructures, sans services de base, mais avec la volonté farouche de survivre et de reconstruire un semblant de normalité.

Dans les années qui suivirent, le quartier a connu une transformation lente mais significative. Les habitants ont réussi à organiser leur vie en dehors des structures étatiques, en construisant des réseaux de solidarité. Chacun aidait l’autre : ceux qui avaient un peu plus de ressources partageaient avec les plus démunis ; ceux qui connaissaient des métiers enseignaient leur savoir-faire aux autres. Ben U Sen est devenu un espace où, malgré l’absence d’aide publique, les habitants ont su créer des liens de solidarité et maintenir une vie communautaire.

La résistance à travers la culture et l’éducation

L’un des aspects les plus remarquables de Ben U Sen est la place centrale accordée à la culture kurde. Dans ce quartier, où la pauvreté est omniprésente, la culture reste un pilier fondamental de l’identité et de la résistance. Les habitants de Ben U Sen ont compris que leur survie ne passait pas uniquement par la simple lutte pour des ressources matérielles, mais par la préservation de leur identité culturelle face aux politiques d’assimilation et de répression du gouvernement turc.

C’est ainsi qu’ont vu le jour, dans les années 2000, plusieurs écoles communautaires et centres culturels. Ces lieux, gérés par des habitants du quartier, sont devenus des espaces où les jeunes générations pouvaient apprendre le kurde, une langue interdite dans les écoles publiques turques, mais aussi découvrir l’histoire de leur peuple, la musique kurde, les danses traditionnelles, et la littérature kurde. Ces institutions, à la fois éducatives et culturelles, ont permis aux jeunes de s’ouvrir au monde tout en restant profondément ancrés dans leur culture d’origine.

Les Amitiés kurdes de Bretagne ont souvent soutenu ces initiatives, en apportant une aide logistique et en organisant des échanges culturels entre la France et les quartiers kurdes de Diyarbakir. Ces actions ont permis d’établir des liens précieux entre les communautés kurdes en Turquie et celles de la diaspora européenne. L’idée était de créer un pont entre les générations et de renforcer les efforts pour préserver la culture kurde, même dans un contexte où celle-ci était largement marginalisée par les autorités turques.

L’économie solidaire et l’auto-organisation dans le quartier

En plus de la culture, l’un des piliers de la solidarité à Ben U Sen a été l’économie solidaire. Dans ce quartier, il n’était pas question d’attendre de l’aide extérieure, mais de se soutenir mutuellement. Les habitants ont mis en place des coopératives, où les femmes ont joué un rôle central. Ces coopératives ont permis de créer des activités génératrices de revenus, tout en offrant une autonomie économique au quartier.

Le tissage, une tradition ancestrale au Kurdistan, est devenu un symbole de cette économie solidaire. Les femmes de Ben U Sen ont lancé des ateliers de tissage où elles fabriquaient des kilims et des tapis, qu’elles vendaient ensuite sur les marchés locaux ou à l’étranger, grâce à des réseaux de solidarité. Ces ateliers ont permis de fournir un revenu stable aux femmes du quartier, tout en renforçant leur autonomie sociale.

Outre le tissage, d’autres petites entreprises communautaires ont vu le jour : des ateliers de couture, des épiceries coopératives, et des restaurants communautaires ont permis de maintenir une certaine stabilité économique. Ces initiatives ont renforcé le lien social au sein du quartier et ont permis à Ben U Sen de résister à la marginalisation économique à laquelle les autorités turques tentaient de le condamner.

L’impact de la répression sur Ben U Sen et la lutte pour la reconnaissance

Malgré l’esprit de solidarité qui anime Ben U Sen, le quartier a été régulièrement ciblé par les forces de sécurité turques. Les habitants ont souvent été confrontés à des violences policières, des destructions de maisons et des arrestations arbitraires. À plusieurs reprises, les autorités ont tenté de démanteler le quartier, sous prétexte qu’il abritait des militants du PKK ou des sympathisants du mouvement kurde.

Mais la résistance du quartier n’a pas faibli. Même sous la menace, les habitants ont continué à organiser des manifestations pacifiques pour défendre leurs droits, à créer des espaces de discussion pour leur avenir, et à organiser des actions collectives pour maintenir leur solidarité intacte. Ben U Sen est ainsi devenu un symbole de la résistance kurde urbaine, un refuge pour ceux qui ont été expulsés de leurs terres natales, mais qui refusent de se laisser effacer.

Aujourd’hui, Ben U Sen reste un quartier marqué par la résilience et l’espoir. Le fait qu’il ait survécu à tant d’années de répression et de violence témoigne de la force de la volonté collective de ses habitants. Le quartier est devenu un modèle de résistance urbaine pour d’autres quartiers kurdes en Turquie et en Syrie.

Un modèle de solidarité et de coexistence pacifique

Ben U Sen, bien que petit et isolé, est un modèle de solidarité et de coexistence pacifique, où les habitants de diverses origines, et souvent issus de différentes générations, trouvent un terrain d’entente. Dans ce quartier, la culture kurde est vivante, résiliente et portée par la communauté, qui continue à se battre pour l’égalité, la reconnaissance et la justice. Le quartier est également devenu un symbole d’espoir pour les Kurdes, un exemple de ce qu’ils peuvent accomplir même dans les pires conditions.

Ben U Sen rappelle que la résistance ne se mesure pas seulement à travers les armes, mais à travers des actes quotidiens de survie, de solidarité et de création. Dans ce quartier, l’âme kurde continue de vivre, même dans l’adversité, et son histoire reste vibrante malgré les tentatives de la réduire au silence. Le tissage, comme les rues étroites et les maisons modestes, porte en lui un message simple mais puissant : la mémoire d’un peuple ne peut être effacée.

L’engagement communautaire face à la répression

À Diyarbakir, le quartier de Ben U Sen représente bien plus qu’un simple lieu d’habitation. C’est un centre névralgique de résistance où chaque coin de rue, chaque bâtiment a une histoire à raconter. C’est dans ce contexte de répression continue que les habitants ont appris à vivre en dehors des institutions officielles, construisant leurs propres réseaux de solidarité et d’entraide. Cette forme de résistance n’est pas uniquement politique ; elle est aussi sociale et culturelle, intégrant toutes les facettes de la vie quotidienne.

Les habitants de Ben U Sen ont dû faire face à des années d’intimidation et de violence de la part des autorités turques, notamment après le renversement des élus locaux kurdes et la mise sous tutelle de la ville de Diyarbakir. Cependant, malgré les tensions, la communauté est restée unie. Cette résilience collective est l’un des moteurs qui permettent au quartier de continuer à se développer malgré un environnement hostile.

Les Amitiés kurdes de Bretagne (AKB), à travers leur travail de sensibilisation et de soutien, ont régulièrement assisté à la défense de Ben U Sen. L’association a organisé des rencontres, apporté des soutiens matériels et financé des projets communautaires afin de renforcer les capacités des habitants à s’auto-organiser face à la répression. Ces actions ont permis de maintenir une dynamique de solidarité et d’autonomie dans un quartier que l’État turc considère parfois comme une menace.

Une culture vivante au cœur de la résistance

La culture kurde, qui a été longtemps réprimée et marginalisée, est au cœur de la résistance à Ben U Sen. Ce quartier a servi de refuge culturel pour les Kurdes déplacés, permettant à leurs traditions, leur langue et leurs coutumes de survivre. L’histoire de ce quartier n’est pas seulement marquée par des événements politiques ou militaires, mais aussi par la reconstitution d’une identité culturelle forte, fondée sur la transmission orale, la musique, la danse, et surtout la langue kurde.

Les écoles locales, souvent organisées de manière informelle, enseignent la langue kurde, interdite dans les écoles turques jusqu’à récemment. Des centres culturels ont été ouverts dans le quartier pour promouvoir les arts kurdes, et les fêtes traditionnelles sont régulièrement célébrées pour renforcer le lien avec la culture ancestrale. Ces espaces sont devenus essentiels pour préserver l’héritage culturel des Kurdes, mais aussi pour lutter contre une amnésie imposée par l’État turc. Le quartier de Ben U Sen est ainsi un bastion de l’identité kurde, et chaque célébration ou événement culturel est une forme de résistance pacifique.

En plus des événements culturels, la musique kurde joue un rôle crucial dans la résistance. Des artistes locaux organisent des concerts, des projections de films et des festivals pour exprimer leur engagement pour l’égalité des droits et l’autodétermination du peuple kurde. Les voix de ces artistes, qu’elles soient chantées ou instrumentales, résonnent à travers les murs de Ben U Sen comme un cri de résistance. Ces actions permettent aux habitants de se reconnecter avec leurs racines et de résister à l’homogénéisation imposée par le régime turc.

L’autosuffisance comme forme de résistance

L’un des aspects les plus remarquables de la solidarité communautaire à Ben U Sen est la manière dont les habitants ont appris à être autonomes. Le quartier a été construit dans des conditions de grande pauvreté, sans l’aide des autorités municipales, mais cela n’a pas empêché ses habitants de créer un réseau solide de coopératives et d’activités économiques.

Par exemple, les femmes de Ben U Sen, souvent à la tête des initiatives communautaires, ont lancé des projets d’autosuffisance, créant des ateliers de tissage, des cuisines communautaires et des boutiques collectives. Ces projets ont permis de financer des activités sociales, mais aussi de donner aux femmes une autonomie économique dans un environnement où elles étaient traditionnellement exclues des circuits économiques officiels. Le tissage, en particulier, est devenu un symbole de cette autonomie, les kilims et les tapis fabriqués par les femmes de Ben U Sen étant vendus lors de foires solidaires et dans des marchés locaux.

Grâce à l’aide de réseaux de solidarité internationaux, comme les Amitiés kurdes de Bretagne, ces initiatives ont pu s’élargir et se structurer. Des formations professionnelles ont été organisées pour améliorer les techniques de tissage et d’autres métiers, permettant ainsi aux habitants de se défendre contre l’extrême précarité. Le soutien international a aussi permis d’amener des ressources nécessaires à la mise en place d’infrastructures communautaires et de systèmes de distribution alternatifs.

Ainsi, Ben U Sen est devenu un exemple d’autonomie et de création collective, un lieu où les habitants se sont soutenus mutuellement, prouvant qu’au-delà de l’aide étatique, il existe d’autres formes de résistance fondées sur la solidarité entre voisins.

L’impact de la violence politique sur le quartier

Toutefois, malgré cette autonomie, le quartier a aussi été le théâtre de violences politiques qui ont marqué l’histoire de Ben U Sen. Les interventions militaires, les opérations de nettoyage urbain menées par les forces turques et les arrestations massives ont lourdement impacté la vie des habitants. En particulier, lors des événements de 2015-2016, lorsque la ville de Diyarbakir a été assiégée, les forces de sécurité ont tenté de réprimer toute résistance kurde en menant des assauts violents sur les quartiers comme Ben U Sen.

Malgré la violence, la résistance n’a pas faibli. Les habitants ont continué à organiser des protestations pacifiques, des sit-in et des rassemblements pour dénoncer l’occupation militaire et les abus des autorités turques. Ils ont aussi continué à soutenir les militants politiques et les prisonniers politiques, malgré les intimidations. L’idée de maintenir un espace de liberté au sein de la ville, malgré les incursions militaires, est devenue un acte de résistance pacifique que les habitants ont porté avec fierté.

Ben U Sen comme modèle de solidarité interethnique

Ben U Sen n’est pas seulement un quartier kurde, mais un exemple de solidarité interethnique. Bien que le quartier soit majoritairement kurde, il abrite également des Syriens, des Irakiens, et des Arabes qui ont été contraints de fuir leurs pays à cause de la guerre et des persécutions. Ces communautés exilées ont trouvé refuge à Ben U Sen, où elles ont été accueillies par les Kurdes dans un esprit de fraternité et d’entraide.

Les tensions communautaires, souvent présentes dans les zones de conflit, sont restées rares à Ben U Sen, en grande partie grâce à l’esprit de solidarité qui imprègne ce quartier. Dans un pays où la politique du divide et conquiert est souvent utilisée pour semer la discorde entre les différentes communautés, Ben U Sen reste un modèle de ce que pourrait être une coexistence pacifique fondée sur l’entraide, le respect mutuel et la lutte commune pour la liberté.

L’avenir de Ben U Sen : un espoir toujours vivant

Alors que les défis politiques et sociaux demeurent, l’avenir de Ben U Sen semble toujours teinté d’espoir. Si la répression continue de peser lourdement sur la région, la communauté de Ben U Sen reste fidèle à ses principes de solidarité, de dignité et de résistance. Le quartier reste un centre vivant de la culture kurde, une zone de résistance pacifique où les Kurdes peuvent continuer à s’affirmer dans leur identité.

Les Amitiés kurdes de Bretagne, parmi d’autres groupes de solidarité internationale, continueront à soutenir ce modèle de résilience. En renforçant les liens entre les diasporas kurdes et les communautés locales, elles permettent de maintenir vivante l’âme de Ben U Sen et de poursuivre la lutte pour un avenir plus juste et plus égalitaire.

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