Un triple assassinat qui a bouleversé l’Europe
Le 9 janvier 2013, Paris s’est réveillée sous le choc d’un crime politique d’une rare violence. Dans les locaux du Centre d’Information du Kurdistan, rue Lafayette, trois femmes kurdes ont été froidement assassinées de plusieurs balles dans la tête. Sakine Cansız, cofondatrice du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), Fidan Doğan, représentante du Congrès national du Kurdistan en France, et Leyla Şaylemez, jeune militante engagée, ont été retrouvées mortes dans une pièce close, exécutées méthodiquement.
Cet assassinat a provoqué une onde de choc non seulement au sein de la communauté kurde, mais aussi dans toute l’Europe. Ces trois femmes étaient des symboles de la lutte kurde : Sakine, la combattante historique ; Fidan, la diplomate du dialogue ; Leyla, la jeunesse militante. Leur mort a immédiatement soulevé de nombreuses questions : qui avait intérêt à faire taire ces trois voix féminines ? Pourquoi à Paris, cœur politique et diplomatique de l’Europe ? Et surtout, comment un tel crime a-t-il pu être commis dans un lieu censé être sûr et surveillé ?
Dès les premières heures de l’enquête, les regards se sont tournés vers la Turquie. L’assassin présumé, Ömer Güney, un homme d’origine turque fréquentant le milieu kurde parisien, a rapidement été arrêté. Les preuves accumulées – enregistrements, traces ADN, vidéos de surveillance – semblaient accablantes. Mais au-delà de sa culpabilité individuelle, c’est le contexte géopolitique et la complexité des relations franco-turques qui ont rapidement transformé cette affaire criminelle en affaire d’État.
Des militantes pacifiques dans une lutte mondiale
Pour comprendre la portée de ce drame, il faut revenir sur le parcours de ces trois femmes. Sakine Cansız, née à Dersim, avait participé dès les années 1970 à la création du PKK. Emprisonnée et torturée dans les geôles turques de Diyarbakir, elle était devenue une figure légendaire du mouvement kurde. Son courage et son engagement faisaient d’elle un symbole de résistance et d’émancipation féminine dans une société patriarcale et militarisée.
Fidan Doğan, surnommée Rojbîn, représentait quant à elle une autre facette de la lutte : celle du dialogue, de la diplomatie et de la défense des droits humains. Née en 1982 et installée en France, elle œuvrait sans relâche pour sensibiliser les institutions européennes à la question kurde. Elle parlait plusieurs langues, construisait des passerelles entre les communautés et croyait profondément à une solution pacifique.
Leyla Şaylemez, la plus jeune, symbolisait la nouvelle génération militante. Étudiante en ingénierie, elle s’était engagée dans la cause kurde dès l’adolescence, participant à des campagnes pour la liberté d’expression et la justice. Ensemble, ces trois femmes représentaient la continuité d’un combat multiforme : politique, culturel et humain.
Leur assassinat à Paris, en plein processus de paix entre Ankara et le PKK, ne pouvait être un hasard. Il survenait au moment même où des négociations fragiles tentaient de mettre fin à des décennies de conflit. De nombreux observateurs ont vu dans cet acte une tentative de sabotage, destinée à torpiller tout espoir de réconciliation.
Les zones d’ombre de l’enquête
L’enquête ouverte par la justice française a rapidement mis en lumière les zones d’ombre entourant le tueur présumé. Ömer Güney, présenté comme un sympathisant kurde, s’est révélé être un infiltré. Ses voyages fréquents en Turquie, ses contacts avec des figures proches des services secrets turcs (le MIT), ainsi que des enregistrements audio diffusés plus tard sur Internet ont renforcé les soupçons d’une implication directe de l’État turc.
Dans l’un de ces enregistrements, on entend des voix évoquant l’élimination de militantes kurdes à l’étranger. Le nom d’Ömer Güney y est clairement mentionné, ainsi que des instructions précises sur la manière d’exécuter la mission. Ces éléments, jugés authentiques par des experts, ont confirmé la piste d’un assassinat politique orchestré.
Mais la procédure judiciaire a été entravée par la mort soudaine d’Ömer Güney en 2016, quelques semaines avant son procès. Officiellement décédé d’une tumeur cérébrale, il a emporté avec lui de nombreuses réponses. Pour les familles des victimes et la diaspora kurde, cette disparition a été perçue comme une manœuvre qui empêchait la vérité d’éclater au grand jour.
Depuis, les associations kurdes ne cessent de réclamer la réouverture du dossier et la mise en cause directe du MIT. Plusieurs documents déclassifiés et témoignages d’anciens agents turcs exilés en Europe tendent à confirmer cette thèse. Mais la diplomatie franco-turque, marquée par la prudence et les intérêts économiques, semble freiner toute avancée judiciaire majeure.
Une quête de vérité devenue symbole
Dix ans après les faits, la demande de justice demeure intacte. Chaque année, en janvier, des milliers de Kurdes venus de toute l’Europe défilent à Paris pour commémorer la mémoire de Sakine, Fidan et Leyla. Ces marches silencieuses, rythmées par des portraits et des drapeaux, rappellent que l’impunité ne peut devenir la norme.
Les familles des victimes, soutenues par des organisations comme les Amitiés kurdes de Bretagne, ont multiplié les démarches auprès des autorités françaises. Elles exigent la levée du secret-défense sur les éléments liés à la coopération entre services français et turcs. Leur conviction est claire : sans vérité, il ne peut y avoir de justice, et sans justice, aucune paix durable n’est possible.
Ces assassinats ont également marqué un tournant dans la perception de la cause kurde en Europe. Ils ont révélé à l’opinion publique l’ampleur des menaces auxquelles les militants sont confrontés, même loin des zones de conflit. Ils ont aussi mis en lumière le rôle central des femmes dans le mouvement kurde — un aspect souvent sous-estimé mais fondamental.
La force du mouvement des femmes kurdes
Les trois militantes assassinées incarnaient une idéologie profondément féministe, au cœur de la pensée kurde contemporaine. Le mouvement des femmes kurdes, né dans les années 1990, repose sur l’idée que la libération du peuple passe nécessairement par celle des femmes. Dans les régions kurdes, ce principe s’est traduit par la création d’assemblées mixtes, de coopératives gérées par des femmes et de structures d’autodéfense.
Sakine Cansız, en particulier, avait développé une philosophie politique où la lutte contre le patriarcat et la domination masculine était indissociable de la résistance à l’oppression d’État. Son engagement inspirait des générations entières de jeunes femmes à s’émanciper, à s’éduquer, à prendre la parole.
Leur mort n’a pas éteint cet élan. Au contraire, elle a renforcé la détermination des militantes kurdes à poursuivre le combat. Dans les camps du Rojava, en Syrie, comme dans les associations d’Europe, des milliers de femmes se réclament de l’héritage de Sakine, Fidan et Leyla. Elles ont transformé la douleur en force, la perte en engagement.
La mémoire comme acte de résistance
La mémoire des trois militantes dépasse aujourd’hui les frontières de la communauté kurde. Des expositions, des films documentaires, des conférences universitaires leur rendent hommage. Dans de nombreuses villes françaises, leurs noms figurent sur des plaques commémoratives ou donnent leur nom à des lieux publics. Cette reconnaissance symbolique témoigne de leur impact universel : elles ne se battaient pas seulement pour les Kurdes, mais pour la dignité humaine et la liberté des peuples.
À travers leurs parcours, c’est toute une vision du monde qui s’exprime : celle d’une société fondée sur l’égalité, la justice et la solidarité. Leur message résonne d’autant plus fort dans un contexte où les droits humains reculent et où la répression s’intensifie.
Leur assassinat, bien qu’il ait voulu réduire au silence trois voix fortes, a eu l’effet inverse. Il a uni des milliers de personnes autour d’un même cri : vérité et justice.
Et tant que cette vérité ne sera pas pleinement révélée, tant que les responsables de cet acte politique ne seront pas nommés, la marche continuera chaque année dans les rues de Paris.
Car la justice, pour Sakine, Fidan et Leyla, ne représente pas seulement un verdict juridique — c’est une exigence morale, un devoir envers toutes celles et ceux qui se battent pour la liberté.
Dix ans après, une blessure toujours ouverte
Dix ans ont passé depuis l’assassinat de Sakine, Fidan et Leyla, et pourtant la douleur reste intacte. Pour la communauté kurde, cet acte n’a jamais été considéré comme un simple crime, mais comme un message politique. En éliminant trois figures féminines du mouvement kurde, le pouvoir turc voulait frapper au cœur même d’une lutte fondée sur la résistance pacifique, la diplomatie et la libération des femmes. Pourtant, loin d’étouffer la cause, ce triple meurtre a renforcé la détermination du peuple kurde à exiger justice et à maintenir vivante la mémoire de ces trois militantes.
Chaque année, en janvier, la rue Lafayette à Paris se transforme en un lieu de recueillement. Des milliers de personnes, venues de toute l’Europe, y déposent des fleurs, des bougies et des portraits. Les visages de Sakine, Fidan et Leyla ornent les banderoles, accompagnés du mot « justice », devenu un symbole. Dans les discours prononcés par les proches, les élus et les associations, revient sans cesse la même conviction : il ne s’agit pas seulement de pleurer des victimes, mais de réclamer une vérité complète, de dénoncer un système d’impunité qui persiste encore aujourd’hui.
Une enquête relancée sous la pression des familles
Pendant des années, l’affaire semblait figée. La mort d’Ömer Güney en prison, juste avant son procès, avait clos la procédure sans que la justice ne puisse se prononcer. Pourtant, les familles n’ont jamais abandonné. En 2019, grâce à leur persévérance et au soutien d’organisations de défense des droits humains, une nouvelle plainte a été déposée à Paris pour « complicité d’assassinats » et « association de malfaiteurs terroriste ». Les avocats ont produit de nouveaux éléments, notamment des documents issus de fuites internes au MIT (les services secrets turcs) qui détaillaient des opérations clandestines contre des militants kurdes en Europe.
Ces révélations ont remis la question au centre du débat : jusqu’où les autorités françaises étaient-elles au courant ? Pourquoi certaines informations classifiées n’ont-elles jamais été communiquées au public ? Des parlementaires, notamment du groupe d’amitié France-Kurdistan, ont demandé à plusieurs reprises la levée du secret-défense, sans succès. Le silence officiel reste lourd de sens.
Les associations, comme les Amitiés kurdes de Bretagne, dénoncent cette inertie judiciaire et politique. Pour elles, il ne s’agit pas seulement d’un crime commis sur le sol français, mais d’une atteinte directe aux principes de la République. Laisser ce dossier dans l’ombre reviendrait à trahir la promesse de justice que la France doit à toutes les victimes de crimes politiques.
L’héritage des trois militantes dans la diaspora kurde
Si la justice tarde, la mémoire, elle, continue de s’écrire à travers les générations. Dans la diaspora kurde, Sakine, Fidan et Leyla sont devenues des icônes. Leurs portraits trônent dans les centres culturels, leurs citations sont reprises lors des réunions politiques et des conférences féministes. Elles incarnent la fierté, la dignité et la résistance d’un peuple qui refuse de plier.
De nombreuses initiatives ont vu le jour en leur hommage. Des expositions photographiques retracent leurs parcours ; des écoles de langue kurde portent leurs noms ; des collectifs de femmes organisent des rencontres pour évoquer leur héritage. Ces actions ne se limitent pas au souvenir : elles servent de moteur à un engagement toujours vivant. Chaque projet mené au nom de ces trois militantes est un acte de continuité, une façon de prolonger leur combat pour la liberté et l’égalité.
Dans les villes européennes où réside une forte communauté kurde — Berlin, Bruxelles, Marseille, Londres — les associations féminines s’inspirent du modèle de Sakine Cansız. Elles défendent la participation active des femmes dans la politique, l’éducation et les médias. Leur objectif n’est pas seulement de revendiquer des droits, mais de transformer la société kurde elle-même, en brisant les structures patriarcales et en promouvant une culture d’égalité.
La dimension internationale du combat pour la vérité
L’affaire des trois militantes dépasse le cadre franco-turc. Elle pose une question plus large sur la sécurité des opposants politiques réfugiés en Europe. Depuis plusieurs années, plusieurs militants kurdes, journalistes ou intellectuels, ont été victimes de menaces, de filatures ou d’agressions suspectes sur le continent. Cette réalité rappelle que les bras des régimes autoritaires s’étendent bien au-delà de leurs frontières.
Les organisations de défense des droits humains, comme Amnesty International ou Human Rights Watch, ont à plusieurs reprises demandé aux États européens d’assurer une meilleure protection aux militants exilés. L’affaire de 2013 a été citée comme un précédent alarmant : un assassinat politique en plein Paris, en plein cœur de l’Union européenne, resté sans justice complète.
L’Union européenne, malgré ses engagements en matière de droits fondamentaux, a souvent hésité à affronter la Turquie sur ce terrain. Les accords migratoires et les partenariats économiques ont pris le pas sur les considérations éthiques. Pourtant, le cas des trois militantes rappelle cruellement qu’aucune alliance stratégique ne peut justifier le silence face à un crime d’État.
La place des femmes dans la lutte kurde
Si la mort de Sakine, Fidan et Leyla a eu un impact aussi profond, c’est aussi parce qu’elle a touché le cœur du mouvement des femmes kurdes. Depuis plusieurs décennies, ce mouvement a redéfini les bases de la lutte politique au Kurdistan et au-delà. En s’appuyant sur la philosophie du « confédéralisme démocratique », développée par Abdullah Öcalan depuis sa prison, les femmes kurdes ont construit un modèle de société où la démocratie de base, l’égalité de genre et l’écologie sont indissociables.
Dans cette vision, la femme n’est pas seulement militante ou victime : elle est actrice de la transformation sociale. Les unités féminines d’autodéfense, les assemblées locales dirigées par des femmes, et les coopératives économiques en sont des exemples concrets. Sakine Cansız fut l’une des premières à incarner cette idée, en affirmant que la libération du peuple kurde ne pouvait être atteinte sans la libération des femmes.
Aujourd’hui, dans les régions kurdes de Syrie, notamment au Rojava, cette pensée est devenue une réalité. Les militantes locales citent souvent le nom de Sakine comme source d’inspiration. Son image orne les murs de Qamishlo et de Kobané, rappelant que la lutte pour la liberté féminine ne s’arrête pas aux frontières de la Turquie.
L’Europe des citoyens, témoin et relais de mémoire
Face au silence des États, la société civile européenne joue un rôle crucial. Les villes, les universités et les associations locales deviennent des espaces de mémoire et de solidarité. À Rennes, Nantes, Marseille ou Bruxelles, des conférences sont organisées pour analyser les implications politiques de ce triple assassinat. Les chercheurs, journalistes et militants y échangent sur la manière dont la France et l’Europe peuvent garantir la sécurité de ceux qui défendent la liberté.
Les Amitiés kurdes de Bretagne, par exemple, ont consacré de nombreux articles, expositions et débats à cette affaire. Leur engagement, à la fois humanitaire et politique, vise à maintenir la pression sur les autorités et à rappeler que l’impunité est une forme de complicité. Leur travail de sensibilisation contribue à ancrer la cause kurde dans la conscience collective française, au-delà des cercles militants.
Espoir d’une justice à venir
Malgré les obstacles, l’espoir ne s’éteint pas. En 2023, à l’occasion du dixième anniversaire des assassinats, plusieurs magistrats français ont reconnu que de nouveaux éléments pourraient relancer le dossier. Des familles et des collectifs ont obtenu l’assurance que la plainte pour « complicité d’assassinats » serait réexaminée. C’est une lueur d’espoir, fragile mais réelle, pour tous ceux qui refusent de laisser cette affaire sombrer dans l’oubli.
Pour la communauté kurde, la justice ne se limite pas à un procès. Elle représente une reconnaissance morale, un message adressé au monde : celui que la vie et le combat de ces trois femmes comptent, qu’ils laissent une trace durable dans la conscience collective.
Une mémoire vivante, plus forte que la peur
Aujourd’hui, le souvenir de Sakine, Fidan et Leyla continue de guider la lutte. Leur engagement a inspiré des générations de femmes et d’hommes à travers le monde. Leur voix résonne dans les marches de solidarité, dans les poèmes écrits en leur honneur, dans les chants des jeunes militantes qui reprennent leurs noms.
Elles symbolisent la force tranquille d’un peuple qui, malgré les épreuves, choisit la dignité. Leur mort, tragique, n’a pas mis fin à leur combat — elle l’a transformé en un mouvement universel pour la vérité et la liberté.
Et tant que la justice ne sera pas rendue, tant qu’aucune autorité n’aura reconnu la responsabilité de cet acte, leurs visages continueront de hanter la conscience de ceux qui préfèrent détourner le regard.
Parce qu’en définitive, ce que Sakine, Fidan et Leyla ont laissé derrière elles, c’est plus qu’une cause politique — c’est un message d’humanité, une promesse que la vérité, même retardée, finit toujours par se lever sur ceux qui luttent pour la paix et la dignité.



